| |
  |
|
 |
 |
 |
 |
 |
 |
 |
Etiez-vous prédisposé à devenir
artiste ?
Enfant, j’étais berger, et particulièrement agile. Ma vie était
un perpétuel défi. Mais jamais je n’aurais eu l’idée
de venir au théâtre. Ma passion pour les animaux me poussait à devenir
vétérinaire.
Comment le théâtre est-il
entré dans votre vie ?
Par le plus beau des hasards! J’étais dans un restaurant d’une
amie de mes parents adoptifs lorsque j’entendis quelqu’un s’exclamer
: “Regarde, nous avons trouvé notre page.” Celui qui s’exprimait
ainsi était un comédien, James Campbell, et son interlocuteur,
Jean-Marie Serreau, le metteur en scène et découvreur de théâtre
si talentueux. Depuis des semaines, obstinément, il était en quête
de l’interprète Congo, le jeune page de la pièce qu’il était
en train de monter à l’Odéon, à Paris, La tragédie
du roi Christophe d’Aimé Césaire. Et ainsi, sans autre forme,
je me retrouvai d’emblée dans le monde du théâtre.
Etait-ce totalement nouveau, pour vous
?
En fait, je portais en moi le théâtre naturel tel qu’il se
pratique en Afrique. Nos veillées ne sont-elles pas une véritable
mise en scène ? Que ce soit lorsqu’il s’agit de danses, de
chants, de musique et de contes ? Chez moi, on me considérait comme un
danseur extrêmement inventif car j’avais introduit, en même
temps que des figures acrobatiques très poussées, des variations
rythmiques originales au sein des danses traditionnelles. Et pendant la longue
période d’hivernage, isolé avec quelques bergers loin du
village avec nos troupeaux, tandis que je me mesurais avec l’environnement
parfois hostile des bêtes sauvages et de la nature peu clémente,
il me restait tant d’heures que je peuplais de rêves... Nous jouions
de la flûte et d’autres instruments à percussion que nous
fabriquions et, lorsque la nuit venait, nous nous racontions des histoires. C’était
déjà une sorte de théâtre.
Avez-vous éprouvé des
difficultés pour vous intégrer dans la troupe ?
L’extraordinaire pour moi, ce fut de me retrouver dans la compagnie du
Toucan avec des Européens, des Africains, des Haïtiens. Et quoique
seul de ma culture et de ma langue, je me suis senti, moi l’exilé,
en terre d’asile. Il faut dire que tout me stimulait. Curieusement, j’interprétais
mon propre personnage car le Page est un jeune garçon qui vient d’Afrique.
Et à travers la pièce de Césaire, j’abordai le problème
de la négritude - problème auquel j’étais confronté depuis
mon arrivée en France sans pouvoir l’analyser - mais lové au
plus profond de moi-même. Et voici que par le biais du rôle à tenir,
j’apprenais ma propre civilisation, et je gardais mon identité culturelle.
Pour un jeune homme inexpérimenté, quelle chance inouïe de
recevoir ainsi, du magicien du théâtre, Jean-Marie Serreau, avec
le secret du théâtre, un nouvel équilibre.
Avez-vous interrompu vos études
pour vous consacrer à votre métier ?
Non, pas immédiatement. Vous savez, j’étais encore timide.
J’avais encore beaucoup à apprendre. Un jour, un événement
m’a permis d’acquérir plus d’assurance : on me tendit
un miroir à facettes en me disant : “Regarde-toi et vois tous les
visages qui s’offrent à toi, mais ne baisse surtout pas les yeux!” Je
me suis découvert alors tant de visages dont j’ai soutenu la vue
qu’à partir de ce jour-là, je n’ai plus eu de crainte.
J’étais mûr pour être les mille et un personnages qu’on
voudrait me confier ... et jeter un regard agrandi sur le monde.
Votre parcours avec Jean-Marie Serreau
s’est-il poursuivi après la Tragédie du
roi Christophe, en 1964 ?
Entre 1965 et 1973, j’abordai Les Ancêtres redoublent de férocité de
Kateb Yacine, Arc-en Ciel pour un occident chrétien de René Depestre, Amédée ou comment s’en débarrasser d’Eugène
Ionesco, L’Exception et la Règle de Bertold Brecht, Béatrice
du Congo de Bernard Dadié, Une Tempête et Une Saison au Congo d’Aimé Césaire,
La mort de Bessie Smith d’Edouard Albee... Découverte splendide
d’auteurs d’avant-garde, d’un univers politique et poétique,
mais aussi découverte du monde, car avec la Cie du Toucan, nous ne restions
pas en place : après Paris, l’Europe, puis la Tunisie, les USA,
les Antilles... Les Dogon ont des capacités exceptionnelles de déplacement
mais, avec les tournées théâtrales, je franchissais des distances
absolument inimaginables.
Que devenaient vos racines ? S’estompaient-elles
?
Bien au contraire! Profondément animiste, c’est-à-dire relié à l’espace
et aux êtres avec un profond désir de communion et de paix, je ne
pouvais être comédien sans jouer en permanence ma propre civilisation.
Tout, pour un Dogon, est dans tout. La vie communautaire, que ce soit les travaux
champêtres, consolider les maisons, aller chercher de l’eau qui est
notre perpétuel souci, piler du mil ou préparer les repas, tout
s’accomplit en référence avec notre cosmogonie si complexe
et si symbolique. Tout travail pour un Dogon est savoir. Notre langue elle-même
comprend des audaces poètiques incessantes qui n’ont rien à voir
avec l’esprit de domination, mais plutôt le souci d’une perpétuelle évolution.
Ainsi, lorsque je me retrouve sur un plateau de théâtre, je fais
toujours appel à ce que j’ai engrangé sur mon plateau natal, à Sangha.
En 1973, Antoine Vitez me demande d’être l’interprète
de Vendredi, dans Vendredi ou la vie sauvage de Michel Tournier. J’ai nourri
mon personnage des exploits répétés de mon adolescence et
c’est ainsi que j’ai pu, par exemple accomplir mon entrée
en scène qui ressemblait plus à celle d’un oiseau qu’à celle
d’un comédien. Mais aussi, insuffler au personnage de Michel Tournier
une puissance de vie qui m’appartenait.
De même, dans les Bas-Fonds de Maxime Gorki, mis en scène par Lucian
Pintillé, en 1982, je réalisai une pantomime d’une virtuosité folle
en faisant appel à mon imaginaire dogon tout autant qu’à mes
ressources acrobatiques. Je retrouvai un registre de comédie tout à fait étonnant.
Se mettre en risque, ce pourrait être ma devise d’artiste. Je perpétuais
les défis de ma jeunesse : ainsi, dans Equateur Funambule par Mehmet Ulusoy, un montage scénique du "Cahier du retour au pays natal" et du "Discours du
colonialisme" d'Aimé Césaire,
lorsque je déambulais sur un élément scénique qui
s’apparentait à un arbre sur lequel, chaque soir, je défiais
la pesanteur. Tout ceci, non par goût de la performance gestuelle, mais
surtout pour que le verbe porté par ma voix soit prolongé et authentifié par
mon corps. Ces facultés viennent tout droit de mes origines.
Vous n’êtes pas seulement
comédien, mais musicien. Il est aisé d’imaginer
qu’à la source il y ait votre tradition ?
Les événements ancestraux s’accompagnent chez moi de musique,
c’est vrai. Mais je dois sans doute à mon expérience de berger
d’avoir toujours eu besoin d’ajouter des éléments musicaux à ceux
qui m’ont été légués. Et la musique d’un
berger conserve la trace de la muette communication avec les étoiles.
C’est pourquoi, ici, en Occident, ma musique est une invention constante
mêlée d’emprunts à la tradition, car il m'est absolument nécessaire
d'amener mon ombre avec moi. |
|
|
 |
 |
 |
 |
 |
 |
 |
 |
|
| |
|